Depuis plus de 35 ans, Éric Pichoud accompagne l’évolution de l’entreprise, de ses débuts en Haute-Savoie à son développement au cœur de la région lyonnaise.
À travers son témoignage, il revient sur les moments clés, les valeurs d’une entreprise familiale et les exigences d’un secteur en constante transformation.

Éric, vous travaillez dans l’entreprise depuis très longtemps. Depuis quand exactement ?
Cela fait 35 ans et 7 mois. Je suis arrivé en juin 1990, de mémoire. À l’époque, j’avais répondu à une annonce dans la presse, comme on le faisait alors. J’avais passé un entretien avec le Directeur général, Jean-François Degomme, et avec Dominique Degomme, directeur commercial.
Et vous avez été retenu tout de suite ?
Oui, j’ai été retenu. Mais en parallèle, j’étais engagé dans d’autres démarches, notamment avec Manpower à Chambéry. On était en pleine période des Jeux Olympiques d’Albertville et l’agence cherchait un responsable pour gérer une charge énorme liée au personnel intérimaire. J’ai donc donné suite à Manpower et décliné la proposition de Dominique Degomme.
Pourtant, vous êtes finalement revenu vers Dominique Degomme…
Exactement. Après quelques jours, j’ai compris que ce milieu ne me correspondait pas. J’y percevais une logique d’exploitation des ressources humaines : négocier systématiquement à la baisse les tarifs des intérimaires pour faire plus de marge. Ce n’était pas en phase avec mes valeurs.
« La culture et les relations humaines occupent une place centrale dans une entreprise familiale. La confiance, la proximité et la dimension affective créent un lien fort »
Eric Pichoud
Vous vous souvenez du moment où vous avez changé d’avis ?
Très bien. C’était un jeudi, en été. Il n’y avait pas de téléphone portable. En sortant de l’agence, j’ai appelé Dominique depuis une cabine téléphonique, juste en face. Je lui ai dit que je m’étais trompé, que ma démarche était maladroite, et que si le poste était toujours disponible, j’étais preneur. Il m’a répondu : « Il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis. On vous attend lundi matin. » Et c’est comme ça que mon aventure dans l’entreprise a commencé.
Un poste support… très opérationnel
Quel poste occupiez-vous à votre arrivée ?
J’ai démarré comme Administrateur des Ventes. Même si c’est une fonction support, c’était très opérationnel, et c’est ce qui m’intéressait. Il faut se replonger dans le contexte : pas de portable. Dominique Degomme, en tant que directeur commercial, passait sa vie sur la route. Les premiers mobiles, les Radiocom 2000, marchaient très mal. Dominique était difficile à joindre, et tout le monde s’en plaignait.
Cela a influencé votre rôle ?
Oui. Jean-François Degomme, PDG à l’époque, voulait un “alter ego” sédentaire de Dominique, capable d’assurer la continuité et le suivi en interne.
Le fondateur : vision et exigence
Vous avez connu plusieurs dirigeants. Qui vous a le plus marqué ?
J’ai intégré l’entreprise sous la direction de Jean-François Degomme, le fondateur. Un patron visionnaire. C’est grâce à sa vision et à son énergie que la société s’est développée comme elle l’a fait. Il était toujours en mouvement, tourné vers l’avenir.
Une période charnière pour l’entreprise ?
La prise de la carte Mazak a été une révolution. La machine-outil connaissait un essor majeur avec la commande numérique. C’était une période très dynamique, avec des investissements énormes côté industriels. Jean-François a su saisir l’opportunité grâce à son réseau, et cela a beaucoup contribué à la croissance.
Travailler avec lui était exigeant ?
Oui, parce que tout allait très vite. Mais il avait une philosophie claire : « Je ne te reprocherai jamais de te tromper si tu as agi. En revanche, je ne pardonnerai pas l’inaction. » Tout le monde a droit à l’erreur, mais personne n’a le droit de ne pas s’engager pleinement.
Le choc du décès et la transition
Vous étiez basé où à vos débuts, et pourquoi avoir envisagé un changement ?
Nous étions à Ville-la-Grand, près d’Annemasse, berceau historique de l’entreprise. Mais dès le début des années 90, Jean-François Degomme souhaitait se recentrer géographiquement, car malgré la proximité de la Suisse, nous restions excentrés par rapport à notre marché principal.
Comment s’est concrétisé ce re-positionnement ?
L’opportunité est venue avec le rachat de Rhône Machines Outils à Lyon, offrant un emplacement stratégique au cœur du marché. En revanche, le déménagement n’a pas été massivement suivi : la majorité des équipes d’Annemasse n’a pas poursuivi l’aventure.
Et le décès de Jean-François Degomme…
Un choc brutal, totalement inattendu. Je m’en souviens : un matin vers 8 heures, j’étais dans l’atelier, Arnaud Degomme m’appelle pour m’annoncer la disparition de son père. Moment très difficile. Du jour au lendemain, Arnaud s’est retrouvé à la tête de l’entreprise. Une transition qui aurait dû être progressive, mais qui s’est imposée de manière soudaine et douloureuse.
Entreprise familiale : culture, confiance et autonomie
Qu’est-ce qui caractérise une entreprise familiale par rapport à une structure plus classique ?
La culture et les relations humaines y occupent une place centrale. La confiance, la proximité et la dimension affective créent un lien fort, tout en maintenant un cadre professionnel clair et exigeant.
La prise de décision et l’organisation sont-elles
différentes ?
Oui, les décisions sont rapides et les responsabilités bien définies. L’organisation reste simple et efficace, sans lourdeur hiérarchique, ce qui favorise l’autonomie et l’engagement des équipes.
L’évolution du poste et l’adaptation permanente
Comment votre poste a-t-il évolué ?
Il s’est beaucoup élargi. Au-delà de l’administration des ventes, il englobe le soutien à la force de vente, l’aide à la comptabilité pour le recouvrement, la gestion des commandes auprès des principaux fournisseurs, et la mise en œuvre des règlements. C’est une fonction transversale.
Le marché impose aussi une forte réactivité ?
En permanence. L’évolution des gammes de nos constructeurs, la concurrence, les lancements commerciaux… chaque nouveauté chez un concurrent doit être analysée immédiatement, techniquement, commercialement et financièrement. Sinon, on est rapidement exclu du marché. Cette capacité d’adaptation fait partie de l’ADN de l’entreprise.
Quelles sont, selon vous, les grandes étapes de l’histoire de l’entreprise ?
L’obtention de la carte Mazak, puis le déménagement dans la région lyonnaise. Les nouveaux locaux, plus vastes, modernes et fonctionnels, ont amélioré l’accessibilité, les conditions de travail et l’accueil des clients.
La relation client a-t-elle beaucoup changé ?
Elle a évolué, mais certains fondamentaux restent très forts. Nous avons deux grands types de clients : des PME, souvent familiales, avec un dirigeant interlocuteur unique, et des grands groupes, très structurés, avec achats, juridique, finance, technique, méthodes, atelier…
L’approche diffère selon le type de client ?
Complètement. Dans une PME, la relation est directe et globale. Dans un grand groupe, c’est plus structuré : approche technique, construction de la solution complète (technique, commerciale, financière), puis négociation achats sur contrats, engagements, montants et conditions de règlement.
Qu’est-ce qui fait la particularité de votre relation client ?
La dimension intuitu personae, très liée à Arnaud. Ce n’est pas un dirigeant de bureau : c’est un homme de terrain, reconnu par ses clients. Il a une empathie naturelle, une proximité forte, surtout avec les petites et moyennes structures. Il y a aussi ce “petit plus” qui facilite la communication, sans exclure la rigueur ni la fermeté.
Vous organisez aussi des moments de convivialité ?
Oui, Arnaud y tient beaucoup : événements récurrents, invitations, manifestations, comme récemment le Critérium de la Première Neige à Val d’Isère. Ces expériences marquent les esprits et créent des liens durables. C’est une vision du business où la performance économique va de pair avec le plaisir du partage.
La formation continue, un pilier
Comment l’entreprise maintient-elle ses compétences à jour ?
La formation et l’évolution des collaborateurs sont essentielles. Les constructeurs (Mazak, Brother) forment régulièrement nos équipes, surtout à l’arrivée de nouveautés. Avant les salons et événements, on organise aussi des réunions d’information. Aujourd’hui, nos partenaires nous donnent accès à des supports partagés : documentation, outils commerciaux, ressources en ligne. La montée en compétences est permanente, surtout pour la force de vente, avec l’évolution des gammes, des logiciels de programmation, et des innovations du marché.
Comment expliquez-vous la longévité de l’entreprise ?
D’abord par la solidité de nos partenariats, notamment Mazak et Brother, des constructeurs reconnus pour la qualité et la fiabilité. Ensuite par les choix stratégiques de nos dirigeants, passés et actuels : vision, anticipation, connaissance du marché. Et surtout, par la qualité du travail des équipes : la réussite est collective, basée sur l’engagement, le professionnalisme, la cohésion.
Fierté, projection et transmission
De quoi êtes-vous le plus fier ?
D’avoir traversé beaucoup d’étapes et de périodes, parfois difficiles. Une entreprise n’est jamais figée. Je suis fier d’avoir su faire face, de m’être investi, parfois au-delà du raisonnable, pour avancer et surmonter les obstacles.
Quel regard portez-vous sur l’avenir ?
Rien n’est acquis. Pour durer, il faut vivre avec son temps et regarder devant. Se projeter à 10 ans, anticiper ce qui va changer dans le secteur de la machine-outil, agir avant même d’avoir atteint les objectifs. Ça demande lucidité, proactivité, et une veille permanente. Dans notre métier, l’immobilisme n’existe pas : si l’on s’arrête, on recule.
Un message pour la nouvelle génération ?
Oui : investissez-vous avec la tête, parce que c’est un métier exigeant, complexe, avec de gros enjeux. Mais investissez-vous aussi avec le cœur. Nous restons une entreprise familiale. Il faut garder de la modestie, s’impliquer pleinement, être constant. La régularité, la précision et la vigilance sont indispensables. Quand elles sont là, la reconnaissance vient naturellement, des clients comme des fournisseurs. Et il faut toujours garder une part d’engagement humain : c’est aussi cela qui fait la différence.